Les êtres s’en vont, les êtres
disparaissent.
Nous ne sommes pas toujours des proches de ceux qui partent.
Et pourtant le jour où on l’apprend,
on est saisi d’une proximité brutale, soudaine.
On se souvient de ce qu’on a partagé.
Même si cela est devenu loin dans le temps.
Même si l’on a ignoré de par la vie menée chacun de son côté,
ce qu’est devenue ensuite la personne,
ce qu’elle a traversé, ce qu’elle a été.
Et ce qui se lève alors dans la mémoire,
petits souvenirs uniques d’un partage,
même très brefs, très lointains,
parmi des milliers d’événements,
est une forme de salut,
de main simple, haute et dressée par-dessus la mort, qui signe :
Salut, je t’ai croisé Yves.
Tu as fait partie de ma vie
J’ai fait partie de la tienne
Tes souvenirs brillent en moi
Il me semble que j’avais dix ans lorsque j’ai rencontré Yves à Puygiron. Nous venions ma famille et moi très souvent les week-end, et
toutes les vacances. Et un jour Yves s’est trouvé là. Sur la place du château. Ce gars, qui devait alors avoir quoi ? Trente ans ? Ce gars tout campé sur ses jambes, en tenue d’homme
artiste, les poings sur les hanches, le pantalon haut, la chemise à carreaux bouffante, bien serrée dans la ceinture, débarquait de Bretagne. Oui, Yves, peut-être parce qu’il venait de Bretagne,
dans ma tête d’enfant était un capitaine. Il m’a toujours semblé le rencontrer sur cette place, sur le pont d’un vaste navire invisible, où il se tenait toujours bien face au vent, face au gens,
les jambes solides, le visage franc. Accompagné d’un chien je crois, même peut-être de deux, sautant du coffre d’une vieille bagnole de campagne.
Les enfants n’oublient pas les adultes qui les ont un jour regardés, regardés vraiment. Et
Yves me fut de ceux-là. Il m’a ouvert grand son petit atelier, où il officiait nouvellement comme artiste-artisan, rue de la mère Mouillac (comme la ruelle s’appelait à l’époque). Cet endroit fut
pour moi, l’ouverture d’une grotte aux merveilles, non seulement de ce qu’il me montrait alors, ces vitraux de plâtre et de tessons de bouteilles, ses sculptures de bois et de fer. Mais du don
qu’il m’a fait de m’en donner la clé, l’accès permanent à cet endroit, et la libre disposition de tous les outils de l’établi, et aux matériaux. A ses livres aussi, à ses disques, et au vieux
pick-up. Pour un autre enfant cela aurait été peut-être sans fondement, mais pour moi, qui a cette époque avait pour désir central que de fabriquer, de dessiner, de créer, Puygiron, petit village
grand comme un mouchoir de poche, s’était dans mon esprit comme doté d’un accès à un nouveau monde, immense et désirable.
Oui Yves était bien un capitaine, qui a offert à mes dix ans une île, où je me suis sentie
si heureuse de pouvoir créer, fabriquer. Je n’étais d’ailleurs pas seule à courir ici dès que j’en avais le temps. Même si je pense en avoir été la plus adepte du côté de l’établi. Toute la bande
d’enfants que je côtoyais en vacances, frères et sœur compris, enfants et pré ados, avaient aussi libre accès à cet abri. Il nous apprenait à faire des ceintures, comment polir des galets du
Jabron, les monter ensuite sur des cordes tressées, achevées ensuite d’une boucle de métal que lui-même nous forgeait. Un vieux tampon de wagon luisant lui servait d’enclume, Yves redressait le
monde de ses pertes, de ses abandons, redonnait vie et voyage entre nos mains.
Je me souviens de jours de pluie, où contre l’ennui, on se tassait là dans les vieux
fauteuils défoncés à découvrir nos premiers Brel, Ferré, Ferrat, et toute la collection de Serge Reggiani. C’est ici aussi, dans cette liberté offerte, ce bien qui nous était prêté, qu’il a fallu
apprendre les règles d’un partage communautaire et respectueux. Prendre soin des choses, ranger les disques dans leurs pochettes, les outils à leur place, nettoyer les lieux après nos passages.
Je m’en souviens car ce ne fut pas toujours simple, il y eut parfois quelques débordements, des négligences, qui nous valurent de la part d’Yves, l’œil fâché, des haussements de tons, de forts
aboiements. Mais jamais il ne nous referma cette porte, ne nous retira cette clé donnée. Non, il se chargea seulement de rééditer avec fermeté et constance, ces règles absolument fondatrices, aux
enfants dissipés et pas finis que nous étions. Yves était un être d’apprentissage, hors maître, hors institut, il enseignait à l’école buissonnière. Il enseignait ce qu’il menait lui-même pour
lui-même, plus que ce qu’il savait. Je me souviens de moments de soleil côte à côte, en tête à tête avec lui, où il m’apprenait à poser en constellation les tessons de verres colorés dans un
gabarit, sur la table de bois nu, avant de couler délicatement le plâtre blanc dont il avait fallu établir la juste proportion d’eau et de poudre. Puis comment il fallait attendre le séchage,
puis comment arrivait l’heure de nettoyer délicatement les verres avec un petit chiffon sec. Puis celle de tendre sa petite œuvre, dure, sèche, réunissant solidement ses éléments auparavant
dissociés, éparses, œuvre enfin terminée, dans le soleil…
Tous ces détails, toutes ces étapes, d’un acte qui peut sembler dérisoire, petit, infime
dans une vie, ont participé j’en suis sûre à l’enseignement du respect de l’ordre des choses, du respect du temps, mais aussi à un épanouissement de la confiance, de la foi en la bienveillance
que l’on peut recevoir des choses, des éléments, dès lors qu’on les envisage dans le respect de ce qu’elles réclament. Que peut-on offrir de plus fort à un enfant ?
Il pendait souvent au plafond mes petites œuvres de bois, de clous et de ficelle, au milieu
des siennes. Et j’étais fière, moi la petite, de compter parmi son monde.
Chaque fois que je l’ai croisé, enfant, puis plus tard adulte de façon plus sporadique, me voyant arriver vers lui il me criait
de loin « Nata ! » ou « Bonjour ! ». C’était un cri heureux, qui m’en fait encore des frissons, porté loin, engageant. Tout à fait à lui cette façon d’accueillir dans l’élan,
avant même que la distance ne se raccourcisse, un « bonjour ! » qui dit « viens ! ».
Et puis il y eut plus tard dans sa vie ses cabanes construites au bord de la rivière. Écolo
avant l’heure, réinventant des vies nouvelles à nos rebuts, soucieux des énergies, conscient des gâchis, anti consumériste.
Yves était, est, de ces gens qui ont travaillé à inventer leur vie, contre beaucoup de
jugements et de convenances. Yves marchait en compagnie du monde, des chiens et des enfants. Un jour il a pris ma petite main, et lui a donné un outil. Un vrai, pour la plus belle des chasses,
toujours à recommencer, qui s’appelle :
« Viens ! On va attraper le soleil dans des morceaux de verres !
»
Alors, je lui dis : Merci. Lui souhaite bonne route dans l’arc-en-ciel, bien campé sur
ses jambes, le capitaine... Et entouré, j’en suis sûre, de la joie de tous ses chiens sur les talons.
Natacha de Pontcharra
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