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28 février 2014 5 28 /02 /février /2014 13:58

 

Récit d’un capitaine de cavalerie drômois sur les circonstances qui l’ont conduit en captivité

 

       Le 27 août 1914 au soir à Belloy en Santerre, dans la Somme, je recevais l’ordre de reconnaître le lendemain avec mon escadron les abords Nord de Péronne, puis de me mettre à 9 heures du matin à la disposition du Lieutenant-colonel commandant les Chasseurs alpins à Villers-Carbonnel. Après avoir rempli ma première mission, je me rends par St-Boingt en Meurthe-et-Moselle au village ci-dessus. Le Lieutenant-colonel auquel je me présente me dit qu’un autre escadron lui avait été envoyé et qu’après avoir fait reposer hommes et chevaux, je devais rejoindre la 5e Division de Cavalerie dans la région d’Estrées et Vermand. Vers dix heures et demie, je remonte à cheval et à peine sorti de Brie, je rencontre une automobile de la Division avec deux officiers d’État-major. Après les premières explications, ils me disent que les intentions du Général étaient d’aller sur Moislains dans la Somme, que je pouvais donc continuer droit au Nord au lieu de faire un crochet à l’Est.

 

Raymond-de-la-Baume-a-Vienne.jpg

 

Vienne (Isère) 19e Dragons


       Je m’engage donc, précédé de ma pointe d’escadron sur l’itinéraire St-Boingt - Bussu - Moislains, je me heurte à des mitrailleuses que j’avais crues anglaises, la troupe et les officiers ayant des casquettes et non des casques à pointe. Le Maréchal des Logis B. tombe à ma droite, tué d’une balle dans la tête, et ma jument reçoit une balle à l’avant-bras droit. Je retourne sur Bussu lorsque mon brigadier de pointe me signale en arrivant au pont, environ un escadron ennemi dans le village et d’autres cavaliers derrière. Je me jette avec l’escadron dans le bois le long de la rivière et après avoir trouvé un passage, le lieutenant C. me fait une reconnaissance sur les débouchés Sud. Le Sud n’est pas libre, il faut prendre le Sud-Est. Craignant que tout retard n’aggravât ma situation, par bonds successifs et par peloton, d’abri en abri, ainsi jusqu’à Bernes. Là je suis encore poussé à l’Est, les troupes allemandes se voient sur toutes les crêtes Sud. À Vendelles une automitrailleuse passe sur notre flanc gauche à toute vitesse et va s’arrêter à sept ou huit cent mètres derrière nous. Je décide alors de mettre mon escadron en fourrageurs (en ordre dispersé) au galop et de traverser tout ce que je pourrais, espérant toujours rejoindre ma division dans la région de Vermand. Des coups de fusils partent de tous les côtés sauf à gauche et le canon tire même sur nous. Les chevaux très excités partent très vite et les cavaliers en paraissent peu maîtres. Au passage du talus da voie ferrée de Vendelles, ma jument reçoit encore une balle qui lui fait faire une faute énorme, la fusillade augmentait, je criai alors « Au bois ! Au bois ! » pour changer de direction vers la gauche et éviter de passer trop sous le feu, les deux pelotons de droite n’entendaient rien, ceux de gauche voyant mon changement de direction appuient sur la gauche, mais dans un galop désordonné, ma jument reçoit encore une balle et fait plusieurs mètres sur les genoux, elle arrive avec peine jusqu’au bois ; un cavalier, Émile T, me rejoint au moment où j’y rentre. Ma jument a cinq blessures aux jambes et au ventre ; j’ai eu un moment de vertige, puis un acte de désespoir aurait tout terminé si j’avais été seul. Un éclair de réflexion me fait penser que, si par hasard on ne venait pas nous cueillir, nous pourrions poursuivre notre route dans la nuit en passant la Somme. Je retrouve dans le bois le maréchal des logis F et le cavalier B, démontés tous les deux.

       À la faveur de la nuit nous partons tous les quatre avec armes et vivres. Je n’avais pu regarder un itinéraire, mon porte-carte ayant été détaché de ma selle par une balle. En cours de route nous sommes plusieurs fois détournés de notre direction par des postes ennemis qui nous tirent dessus et nous débouchons non pas sur la Somme mais sur l’Omignon. Il était cinq heures du matin, il fallait traverser avant le jour. Aucun de mes compagnons ne sachant nager, je me jette à l’eau et trouve un passage où l’eau n’arrivait guère au-dessus de la bouche, on passe en s’entraidant réciproquement et on tombe dans un marais boisé à grandes herbes. Le jour commence, il faut s’arrêter, nous repartirons la nuit suivante. On entend le canon toute la journée mais hélas ! Il s’éloigne vers le Sud. La nuit suivante impossible de bouger, sur les deux routes bordant le marais il passe des troupes sans arrêt, le lendemain de même. Avec désespoir, je juge ma première idée impossible, il me paraît cependant rester un moyen : se mettre en civil et passer soit sur les flancs d’une bataille, (telle que je la concevais alors), soit au moment d’un recul des Allemands en se rapprochant des lignes. Le troisième jour au soir, du reste, nos vivres étaient épuisés et les innombrables moustiques nous donnaient la fièvre. Attirer un paysan était une mission difficile et délicate qu’entreprit le cavalier T. avec succès.

      Le hasard nous amena un homme qui avait fait son service militaire au 9e Dragons. Il nous rendit les plus grands services au risque d’être fusillé s’il était découvert. Il nous apporta des vivres, des vêtements et des certificats de travail avec nos nouveaux noms : Raymond Risbourg pour moi, Émile Risbourg pour mon cavalier devenu mon fils, et la nationalité belge. Ne connaissant pas encore les dangers de ces certificats pour le signataire, je les acceptais. Plus tard je les détruisis. Après avoir tout abandonné dans le marais, armes, équipements, vêtements, papiers, etc… nous sortons des bois. D’après les renseignements peu clairs, c’était au Sud que les lignes paraissaient le moins éloignées ; poursuivant donc mon idée, nous prenons la direction de Savy. Là, après avoir été repoussés d’une grande ferme, nous nous trouvons dans une modeste maison, soupe et gîte dans un hangar de paille. Le lendemain nous séparions par groupes de deux. Je file avec mon cavalier T. sur Saint-Quentin. Nous rentrons facilement, mais nous ne pouvons plus en sortir. Vers le 13 septembre, des bruits annoncent un recul allemand vers Compiègne et Épernay, je cherche de nouveau un moyen de sortir et nous y arrivons mélangés au milieu des ouvriers du faubourg. Nous sommes obligés d’aller sur Origny. D’après les dires, à la Fère et à Ribemont on ne laisse passer personne ; nous couchons à Origny et à Athies sous Laon (Aisne). Malgré nos pieds blessés (nous avions fait 80 kilomètres trop vite) nous allons jusqu’à Festieux où la fatigue nous oblige à nous arrêter. Nous sommes acceptés dans une auberge chez la famille G, d’origine belge mais depuis quatorze ans en France. Le lendemain le hasard me fait rencontrer un homme qui se dit capable de traverser les lignes par des carrières mais il veut aller seul d’abord et m’assure qu’il viendra me rechercher dans deux ou trois jours. Sans ajouter grande foi à ses dires, je me décide à l’attendre mais il n’est jamais reparu. Le canon que nous entendions tout près me donnait beaucoup de confiance dans un nouveau recul. Mais hélas, il ne s’en reproduisit plus. Des troupes allemandes, artillerie et infanterie, arrivèrent dans le village ; les soldats, de vraies brutes à ce moment-là, hurlaient du matin au soir : Trois jours, Parisse ! Et se saoulaient en vidant les caves.

       La situation devenait inextricable, nous pouvions plus bouger, aucun homme n’était toléré en dehors des villages, toutes sortes de « verboten » se succédaient avec perquisitions, c’était le régime de la terreur. Les soldats allemands découvrent des vêtements militaires non loin de la maison ; nous sommes accusés, d’où perquisitions et interrogatoires dans la maison. Je gardais heureusement tout mon sang-froid, en faisant même l’idiot, quand il le fallait pour certaines réponses ; Madame G. nous sauve aussi en acceptant notre parenté et en détournant l’attention du capitaine qui dans le magasin regardait divers objets à vendre. Au bout d’une heure, le commandant lui rendant compte qu’il n’avait rien trouvé de suspect, l’ordre est donné de renvoyer soldats et gendarmes. Le soir un sous-officier alsacien du 15e Corps nous dit en français : « Vous avez de la chance, on voulait fusiller les trois hommes ». Vers la fin d’octobre, d’autres interdictions et vérifications de l’état-civil des hommes avec papiers à l’appui ; nos certificats de travail sont trouvés insuffisants. Le commandant du village doit nous interroger ; je ne sais par quel hasard cet interrogatoire n’a jamais eu lieu et nous sommes restés classés sur la liste des habitants obligés d’habiter le village. Depuis mon arrivée dans Festieux, j’avais eu bien des souffrances morales, blessures d’amour-propre, humiliations, émotions de perquisitions, contact obligatoire avec des sous-officiers et des soldats allemands, incertitude du lendemain.

      Personnellement je considérais les risques comme une conséquence normale de mon devoir de rejoindre les lignes, mais la vie de mon cavalier qui s’était dévoué et celle de la famille G, était un souci perpétuel ; enfin, pensée très pénible aussi, de savoir les siens dans l’incertitude et l’angoisse. En plus donc de ces souffrances s’ajoutèrent les fatigues physiques du travail, que ma situation sociale m’avait épargnées. Par tous les temps, je fus obligé, ainsi que mon cavalier, de manier tous les outils de terrassement et de culture, le balai pour les rues, la fourche pour le fumier… etc. Quelques bons de travail que j’ai pu soustraire aux familles de ma captivité. L’espoir seul de voir un jour ou l’autre un recul maintient ma persévérance et ma ténacité. En avril 1915, nouvelle alerte pour l’état-civil des hommes après affiches sur militaires déshabillés, nous passons encore à travers les mailles du filet, grâce à de nouveaux papiers. L’autorité allemande remet alors à chaque homme une carte d’identité, que je possède encore.

Vers le mois de juin, le directeur de la Poste, Monsieur L, ancien sous-officier (sachant ma vraie identité) me fit donner par le Maire, l’emploi de délégué à la Société américaine de ravitaillement, ce qui me fit exempter des autres corvées, je lui en dois toute ma reconnaissance. Ce genre de vie avec les périodes d’espoirs et de désespoirs suivant les opérations militaires, dura jusqu’en décembre 1915. A cette époque je fus obligé de me rendre à la suite d’une affiche sur les militaires déshabillés ; il y en eut plusieurs, celle de fin août 1915 était déjà grave comme menaces et peines infligées à ceux qui leur donnait hospitalité. Je ne me rendis pas à celle-là parce qu’au début de septembre le bruit courait déjà, chez les soldats allemands, qu’il y aurait une offensive française dans le mois. Cet espoir avec la conviction qu’elle réussirait, me fit encore attendre. Au début de décembre parut une affiche encore plus sévère, c’était cette fois le Maire lui-même qui devenait passibles des peines de travaux forcés s’il était trouvé un militaire déshabillé sur le territoire de sa commune ; les habitants ayant donné l’hospitalité étaient passibles des mêmes peines. La situation me parut des plus difficiles et je considérais mon honneur d’officier comme engagé, ne pouvant faire tomber sur d’autres têtes, les risques dont j’étais seul responsable.

       L’attaque de Champagne n’ayant pas complètement réussie, je ne voyais plus rien à l’horizon. Je me rendis à l’autorité allemande du village. Bien que vexée d’avoir été si longtemps victime d’une erreur, elle eut peu de prise sur moi ; les faits remontant trop loin, j’eus donc beau jeu pour dégager la responsabilité du maire et de la famille G. Le lendemain 18 décembre, nous sommes expédiés avec le maire à Arrancy dans l’Aisne où se trouvait l’État-major de la Division. Un commandant m’interroge avec assez de malveillance et cherche des prétextes de mauvaise foi pour me livrer au Conseil de guerre, entre autres ceci : je tombais sous le coup de l’affiche précédente, l’affiche était faite pour les soldats et non pour les officiers, il n’était pas possible qu’un officier restât si longtemps derrière les lignes si ce n’était pas pour l’espionnage. Ayant esquivé de mon mieux ces questions, il alla conférer avec le Général qui donna l’ordre de nous envoyer au Corps d’armée (Xe) à Bruyères (Oise). Je fus reçu d’une façon très déférente par un commandant de Cavalerie, qui, comme capitaine, avait été en Belgique en face de notre Division ; il ajouta foi à mon récit, m’interrogea discrètement sur notre entrée en Belgique en face de notre division, fit un rapport de quelques lignes qu’il envoya au Général. Ce dernier renvoya signée une note déclarant que j’étais prisonnier de guerre. Après l’avoir lue le commandant ajouta : « Vous voyez, Monsieur, que nous ne sommes pas des barbares ».

 

Officiers-prisonniers-a-Halle-1917.jpg

Officiers prisonniers à Halle (Rhénanie de Nord-Westphalie)

      

       Nous fûmes dirigés vers la citadelle de Laon où je restais dix jours en cellule, au régime du soldat et ensuite dans une chambre moins sévère au régime d’officier. J’eus encore deux interrogatoires à subir, puis vers le 28 janvier 1916, on nous expédiait sur Hirson, ensuite dans le camp de Gütersloh chez les civils. À force de réclamations j’arrivai à rentrer dans le camp des officiers. Aux premières représailles, je ne fus pas oublié et on m’expédiait à Halle (photo ci-dessus), de nouveau à Gütersloh, enfin à Heidelberg où je fus accepté comme malade pour être interné en Suisse. Le cavalier T. fut envoyé au camp de Holzminden.*

 

Lausanne 1918

 

* Sur le camp de Holzminden voir :

http://www.histoire-image.org/site/etude_comp/etude_comp_detail.php?i=281

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Le Giron, bulletin semestriel

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Le village perché de Puygiron

                                                               Aquarelle de Morice Viel

Belvédère de la Drôme provençale, situé sur un mamelon dominant le Jabron et la plaine de la Valdaine, offrant un très beau point de vue. Au hasard des ruelles, on admirera portes et fenêtres encadrées de pierres sculptées. Le premier village médiéval était situé à Saint-Bonnet, près du prieuré carolingien, sur le site d’une villa gallo-romaine. Ce premier village fut abandonné au XIIIe siècle et les habitants se réfugièrent sur « le puy » sous la protection du château.

Le château : construit fin XIIe / début XIIIe siècle, construction rectangulaire flanquée de quatre tours, l’une d’elles formant donjon. À proximité, la salle des gardes, avec une énorme cheminée et des voûtes retombant sur un énorme pilier central. Une cour intérieure avec une tour Renaissance hexagonale possédant une porte ogivale et escalier à vis. Le château a été classé monument historique en 1957.

L’église, de style roman, construite en 1867. La chapelle romane Saint-Bonnet : datée du XIIe siècle, église paroissiale jusqu’en 1770, elle présente une abside en demi-cercle voûtée en cul-de-four, un chœur surélevé, une nef unique de trois travées, un escalier à vis qui conduisait à un clocher aujourd’hui disparu. La pierre de Puygiron a été exploitée jusqu’en 1914.

Puygiron a eu son chantre, le félibre Morice Viel (1881 - 1929).

D'après Jeannine Laurent (Etudes drômoises, n° 3, année 2000, p. 41)

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