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29 septembre 2008 1 29 /09 /septembre /2008 16:12

          

           Je suis Edwige Pouzet et ma passion depuis toujours reste l'écriture … Voici une de mes dernières nouvelles qui m'a permis de remporter un concours littéraire...

Escaladant avec difficulté une volumineuse butte de terre, l’homme poussa un soupir haletant de soulagement au moment où il posa enfin son pied gauche sur un sol consistant. Lorsqu’il empoigna avec une farouche détermination l’instrument tortionnaire, une extraordinaire montée d’adrénaline foudroya la moindre cellule de son corps, réveillant ainsi le braconnier timide qui sommeillait en lui. Un étrange nuage cotonneux vagabondait au-dessus de sa tête. Les stigmates d’un automne précoce s’annonçaient fortement par-dessus les hautes montagnes drômoises. Je me souviens encore de notre toute première rencontre… Il me semble qu’une douce giboulée de printemps balayait les turbulences de cette étrange journée où nos âmes s’étaient croisées…

Après un court échange de quelques pièces dorées, nous nous étions réfugiés dans une grotte réhabilitée en camp retranché, quelque part dans le Vercors… Blottis l’un contre l’autre… Nous tentions malgré la fraîcheur du crépuscule de nous réchauffer autour d’un minuscule brasier… Les Allemands avaient pris possession de nos domaines hexagonaux et chaque parcelle de France semblait comme meurtrie par un intolérable sentiment de soumission… Les jours passaient…

L’homme fixa longuement sa magnifique carabine tel un animal sauvage lorgnant sa victime désespérée… et lentement, il insémina en elle quelques lourds plombs douloureux. Puis, la titillant du bout des doigts, laissa courir un index vagabond sur sa longue mais gracieuse silhouette… Une bise terrifiante rafraîchit l’atmosphère de son souffle morbide. De minuscules fleurs estivales tentaient de résister à l’envie folle de tourbillonner dans les airs. Durant de nombreuses semaines, nous avions été violemment confrontés à la douloureuse réalité qui s’offrait à nous… Notre douce France dépérissait de jours en jours sous le poids écrasant des armes que possédaient tous les barbares… De multiples assauts sanguinaires décimaient nos compatriotes appelés au front… Ensemble, nous avions fait le choix de résister… jusqu’à notre dernier souffle… le choix de combattre l’ennemi arien par nos propres moyens et rien ne semblait pouvoir altérer nos espérances de victoire… L’homme, avec un soupçon de mélancolie, songea un dernier instant aux moments magiques qu’ils avaient tous deux partagés durant de nombreuses mais malheureuses années… et essuya machinalement une gouttelette salée qui dégringolait sur sa joue asséchée. Un lapin de garenne courut s’habiter dans son terrier lugubre craignant une présence météorologique un peu trop désobligeante. Le firmament troqua soudainement sa belle coloration azurée au profit d’une affreuse nuance grisâtre.

Occasionnellement, des dispositifs aériens parachutaient quelques pièces d’artilleries afin d’ôter la pénible responsabilité d’escroquer familles et amis… Jours après jours, les difficultés se faisaient ressentir de plus en plus coriaces… Les Nazis expédiaient de nombreux résistants dans des camps sinistres où régnaient inhumanité et pauvreté… D’après leurs avertissements cyniques, il s’agissait simplement de camps regroupant la race dénigrée… mais moi… je le savais… Il me l’avait confié… il m’avait murmuré toutes les infamies présentes dans ces camps de la mort… un soir… au coeur des montagnes drômoises…

L’homme hissa sa complice jusqu’à humer les effluves du vieux bois et lui jetant un dernier regard rempli d’amertume, la fit pénétrer dans une antre chaude et humide où se mêlaient sensualité et affliction. Au loin, le tonnerre poussa un grondement sinistre et protecteur à la fois. Quelques éclairs électrifièrent le ciel de superbes étincelles dorées, accompagnées d’une dizaine de larmes divines… Un jour pourtant…

Ce matin d’octobre, il m’avait empoignée d’une ferveur étonnante, et me glissant sous son aisselle humide, parcourut une multitude de kilomètres à leur recherche…

Il se rendit volontairement dans son village natal et cheminant jusqu’à sa maison originelle, les yeux brouillés par un flot de larmes incontrôlables, poussa la porte de ce qui n’était plus désormais qu’un champ de ruines… Quelques briques vermeilles gisaient encore sur le sol brûlant de haine… Lentement, je le vis s’agenouiller et attrapant un lambeau de chemisier fleuri, il laissa zigzaguer une goutte de désespoir sur sa joue gauche… Il jura au nom de son peuple que jamais… jamais il ne les abandonnerait…

L’homme fit mine de se frictionner le nez… Un tourbillon d’images funèbres pirouetta devant ses paupières plissées… Un épais filet de bave dégoulina de son menton… Il renifla bruyamment, ravalant ses sanglots longs et douloureux… Puis…

Dès cet instant abominable, il comprit qu’il n’était plus qu’un orphelin parmi tant d’autres… Il tenta de se souvenir de ses observations enfantines, allongé dans son jardin de Vassieux-en-Vercors, les bras ballants le long de son corps puéril… Il tenta de se souvenir de son premier baiser échangé, lors de l’une des anciennes cérémonies villageoises… lorsqu’il entremêla pour une unique fois ses lèvres avec celles de la jeune Marie… Il tenta de se souvenir de ses punitions quotidiennes… Il tenta de se souvenir de son père… de sa mère… de ses amis… de sa vie… Il tenta de se souvenir…

Closant ses petits yeux gris rongés par la cataracte, il pressa la gâchette. Un bruit assourdissant résonna dans la forêt. Un groupe d’oiseaux migrateurs s’envola vers les ténèbres obscures de la vie tandis que gisaient encore sur le sol glacial, un vieil homme aigri et son amour de jeunesse…

Et voilà que je viens tout juste de l’assassiner… Lui… le compagnon de mes jours, l’ami de mes nuits… Mon possesseur, mon détenteur de liberté… Nous avons tant partagé tous deux… entre les interminables parties de chasse et les méfiantes fusillades d’allemands en perdition… entre… Il m’a tant et tant priée de l’achever qu’aujourd’hui… j’ai osé… Je ne sais pas exactement ce qui va m’arriver maintenant… Tout ce que je sais c’est qu’à présent, il est de nouveau en paix… et un jour… je le rejoindrai… Je le rejoindrai et… de nouveau… nous nous aimerons comme au premier jour…

« Un homme de 76 ans, Monsieur Paul B… a été retrouvé dans la nuit de vendredi par un groupe de lycéens dans la forêt de Vassieux-en-Vercors… Identifié par ces voisins les plus proches, l’homme semble n’avoir subi aucune violence corporelle. Son décès serait sans doute dû à de nombreux problèmes de solitude… En effet, cet homme vivait replié sur lui-même dans sa minuscule maison depuis maintenant de nombreuses années, ne sortant que pour se ravitailler ou bien échanger quelques mots avec ses anciens amis. Fervent admirateur du Général De Gaulle, Monsieur Paul B… avait perdu sa famille lors d’un assaut meurtrier il y a de ça soixante-deux ans. Résistant durant la seconde guerre mondiale, le vieil homme n’a apparemment laissé aucune note stipulant les raisons de son acte… » Fin

                                                                        

                                                                           Edwige Pouzet

Publié dans Le Giron n° 10 (juillet 2006)

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  • : Ensemble d'informations, de textes et d'images publiés par un groupe d'habitants du village de Puygiron dans la Drôme.
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Le Giron, bulletin semestriel

Un bulletin pour quoi faire ? Pour se rassembler le temps d’une lecture, se dire qu’on fait partie d’un village et qu’on a des intérêts, des souvenirs, des projets communs. Pour donner envie aux gens de réfléchir à ce qui se passe autour d’eux, à parler à leur tour car seul le dialogue fait avancer le monde.

Le village perché de Puygiron

                                                               Aquarelle de Morice Viel

Belvédère de la Drôme provençale, situé sur un mamelon dominant le Jabron et la plaine de la Valdaine, offrant un très beau point de vue. Au hasard des ruelles, on admirera portes et fenêtres encadrées de pierres sculptées. Le premier village médiéval était situé à Saint-Bonnet, près du prieuré carolingien, sur le site d’une villa gallo-romaine. Ce premier village fut abandonné au XIIIe siècle et les habitants se réfugièrent sur « le puy » sous la protection du château.

Le château : construit fin XIIe / début XIIIe siècle, construction rectangulaire flanquée de quatre tours, l’une d’elles formant donjon. À proximité, la salle des gardes, avec une énorme cheminée et des voûtes retombant sur un énorme pilier central. Une cour intérieure avec une tour Renaissance hexagonale possédant une porte ogivale et escalier à vis. Le château a été classé monument historique en 1957.

L’église, de style roman, construite en 1867. La chapelle romane Saint-Bonnet : datée du XIIe siècle, église paroissiale jusqu’en 1770, elle présente une abside en demi-cercle voûtée en cul-de-four, un chœur surélevé, une nef unique de trois travées, un escalier à vis qui conduisait à un clocher aujourd’hui disparu. La pierre de Puygiron a été exploitée jusqu’en 1914.

Puygiron a eu son chantre, le félibre Morice Viel (1881 - 1929).

D'après Jeannine Laurent (Etudes drômoises, n° 3, année 2000, p. 41)

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